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Rêves...Errances d'An'Maï

Rêves...Errances d'An'Maï

Mes cris, mes écrits, mes mots émotions, mes regards émerveillés, mon imaginaire, tout mon univers...

Relet dans le miroir 2

Une participation bonus au défi d'Evy n° 97

 

 

Miroir, mon beau miroir

 

Comme jadis son homonyme de Troie, Hélène n’eût pas détesté être l’enjeu d’une guerre. Faute de mieux, à force d’œillades assassines et de moues provocatrices, elle se contentait, d’entretenir une féroce rivalité au sein de la kyrielle d’admirateurs qui gravitait autour d’elle, se pâmant et soupirant à ses pieds menus et bien cambrés. Quant à ceux qu’elle jugeait indignes de sa triomphante beauté, elle demeurait à leur égard, froide, hautaine et méprisante, ne leur accordant pas même l’aumône d’un regard de ses grands yeux de biche savamment maquillés et ombrés de longs cils joliment recourbés.

Hélène était belle certes, mais plus que tout, elle était imbue de sa beauté. Tellement infatuée d’elle-même qu’elle n’acceptait d’amies qu’en tant que faire-valoir. Aussi s’entouraitelle de laiderons auprès desquelles sa grâce éclatait. Au milieu de ces filles pas toutes moches mais toujours insipides, elle brillait comme une rose dans un champ d’orties, comme un diamant sur un tas de cailloux.

Bien qu’elle eût pu s’en dispenser - son charme naturel n’ayant besoin d’aucun artifice - elle passait de longues heures devant son miroir à parfaire sa beauté, usant et abusant de crèmes et d’onguents parfumés. Elle guettait anxieusement sur l’ovale pur de son visage, l’apparition de la moindre imperfection qui en eût troublé l’harmonie ou terni la fraîche carnation.

Bouton, éphélide, trace de couperose, veinule disgracieuse, rougeur suspecte, ridule traîtresse…Rien n’échappait à cette quotidienne et minutieuse inspection qui lui permettait en outre de se contempler à tout propos, ce qui lui procurait le plus ineffable des plaisirs et le meilleur prétexte pour le savourer. Tout lui était bon pour s’arrêter ne fût-ce qu’un court instant devant son reflet :

du miroir de la salle de bain à la grande psyché de sa chambre, du hublot du four aux rétroviseurs des voitures en stationnement dans les rues, en passant par les vitrines des magasins. Même une flaque d’eau de pluie faisait son bonheur pour peu qu’elle pût s’y mirer.

Rien ni personne dans la vie ne l’intéressait plus qu’ellemême. Aucune conversation ne lui semblait digne d’accaparer son attention si elle n’en constituait pas le sujet principal, pour ne pas dire l’unique. Elle s’étalait avec complaisance sur les multiples qualités dont la nature l’avait si généreusement dotée. À l’en croire, toutes les bonnes fées s’étaient penchées sur un seul berceau : le sien ! Son esprit était le plus brillant. Son corps possédait les plus harmonieuses proportions que l'on puisse imaginer et de toutes les grâces dont elle était parée, son visage était sans conteste et à son humble avis, le joyau le plus précieux dont elle eût à s’enorgueillir.

Elle se délectait sans complexe de l’admiration béate qu’elle suscitait chez ses repoussoirs d’amies, acceptait comme un tribut à sa souveraine beauté les qualificatifs dithyrambiques dont l’abreuvait la cohorte de ses soupirants. Elle était persuadée qu’elle représentait à elle seule, l’incarnation de l’idéal féminin, la quintessence de la séduction, la perfection faite femme. Elle était à coup sûr la tentatrice, l’Ève des temps modernes. C’est en tout cas ce que ressentaient ceux qui ne la connaissaient pas et se frottaient pour la première fois à son monumental ego.

Elle ignorait les risques qu’elle encourait et la culture incomparable dont elle se vantait, ne l’avait pour autant pas poussée à s’interroger sur la triste fin de Narcisse qui, à force de s’y contempler, se noya dans son propre reflet. L’eût-elle fait qu’elle n’eût probablement rien changé à son égocentrique comportement. N’était-elle pas parfaite en tout point ?

C’était déjà beaucoup de se croire la plus belle, c’était bien pis de faire croire à ses amies qu’elles ne l’étaient pas, de leur reprocher à mots à peine couverts leur manque de charme, leur manque de goût ou d’originalité. Leur manque de tout en somme. De tout ce qu’en revanche elle, possédait sans pour autant avoir à fournir le moindre effort, comme c’était le cas pour ces « pauvres filles oubliées de la nature », pensait-elle sans le leur dire. Mais pour les pauvres filles en question, ses perpétuelles insinuations avaient valeur d’aveux et ses regards faussement affligés faisaient le reste.

Toutes elles rêvaient de lui ressembler sans y parvenir jamais. Avaient-elles la moindre chance ? La tâche était surhumaine et le modèle, si parfait, les défiait d’y arriver et les toisait du haut de son piédestal, déversant sur elles sa condescendante commisération. De toute façon, elle n’eût admis pour rien au monde que l’une d’entre elles pût la rejoindre sur ces hauteurs qui devaient demeurer inaccessibles. Les conseils que magnanime elle leur prodiguait, n’avaient d’autre but que de les enfoncer plus encore dans la boue de leur imperfection tout en la confortant, elle, sur son impérial trône. Mal fagotées, mal coiffées, trop maquillées, trop grosses, trop maigres, trop grandes, trop petites, pas assez instruites, pas assez sophistiquées, trop ploucs… Elles étaient toutes ou trop ou pas assez quelque chose.

Et ce quelque chose dressait entre elles et la dédaigneuse Hélène, un obstacle infranchissable.

Un jour l’une de ses fans les plus fidèles se lassa de subir sans broncher les remarques à la fois mielleuses et fielleuses d’Hélène. Elle en avait plus qu’assez de recevoir sur sa pauvre tête l’avalanche quotidienne de ses conseils avisés pour devenir belle et être à la pointe de la mode ! Des conseils qui lui faisaient si cruellement réaliser qu’elle ne l’était pas et n’y parviendrait jamais ! Elle était fatiguée de se prosterner devant cette marmoréenne idole qui jamais ne consentait à descendre de son socle. Si fatiguée qu’elle prit enfin conscience que ce parangon d’orgueil et d’égoïsme recevait sans jamais rien donner en retour. Alors, prenant le ciel ou l’enfer à témoin, elle fit un vœu qui se réalisa bien au-delà de ses espérances les plus secrètes :

« Pourquoi ces miroirs dans lesquels je ne me vois jamais aussi moche que ce que me disent les yeux d’Hélène, ne lui mentiraient-ils pas à elle aussi ? S’ils pouvaient lui dire : tu es belle ! Et qu’en réalité, chaque fois qu’elle s’y admire elle devienne laide comme un pou sans même s’en apercevoir ! Ce ne serait que justice à la fin ! » Se dit elle.

Ce fut une pensée si brève et fugace mais néanmoins d’une telle force qu’elle en fut secouée et regretta aussitôt de l’avoir eue.

Trop tard ! Le sort en était jeté et ainsi fut fait. À partir de ce jour, le destin de la belle Hélène bascula à son insu.

Chaque fois que même incidemment elle se lorgnait dans un miroir, il lui renvoyait traîtreusement l’image parfaite qu’elle s’attendait à y voir, le reflet de sa beauté et chaque fois comme à l’accoutumée, elle s’extasiait en découvrant son visage à la peau lisse, ferme et sans défaut. Cependant, chaque fois aussi, y apparaissait une ride qu’elle ne voyait pas. Jour après jour, ride après ride, qu’il fût fortuit ou intentionné, chaque regard qu’elle s’adressait au travers d’un miroir ou de la moindre surface réfléchissante, lui façonnait un nouveau visage que les autres découvraient peu à peu mais dont elle-même n’avait pas conscience. Elle ne voyait pas non plus les mines de plus en plus apitoyées de ses ex admirateurs. Ceux-ci d’ailleurs, continuèrent à lui débiter fadaises et compliments pour ne pas la vexer ni encourir ses foudres. Seules les laiderons - qui ne l’étaient réellement qu’à ses yeux au demeurant - dont elle avait fait ses amies, se réjouirent de pouvoir lui retourner ses moqueries. Quand elles la rencontraient, elles souriaient l’air entendu et lui assénaient en jubilant intérieurement :

 -  Tu as pris un sacré coup de vieux ma belle ! Vous êtes jalouses !

Rétorquait immanquablement l’offensée.

Un jour, celle qui avait inconsidérément formulé le vœu funeste et que le remord tarabustait, lui dit gentiment :

 - Je t’en supplie, rends-toi à l’évidence, tu vieillis Hélène ! Et d’ajouter pour tempérer quelque peu son propos :

-  Hélas ! Comme tout le monde ma chère !

-  C’est impossible ! S’indigna l’orgueilleuse.

Mais elle dut lire la cruelle vérité dans le regard malheureux de l’autre car elle rentra séance tenante chez elle et s’enferma dans la salle de bain. Plantée devant son miroir, affligée, elle vit enfin : là, au coin des yeux, de vilaines pattes d’oie qu’elle ne se connaissait pas…Et son joli front intelligent, barré de deux rides… Désemparée, il lui fallut quelques minutes pour se reprendre et encore quelques autres pour passer de l’abattement à la colère outragée. Elle étala devant elle tous ses petits pots de crèmes miraculeuses et se mit au travail, bien décidée à ne point ressortir de sa maison tant que les disgracieuses rides ne seraient pas totalement effacées. Il était par trop intolérable qu’elle montrât au monde un visage imparfait ! Et bien sûr, tout le temps qu’elle passa devant le miroir maudit à essayer de vaincre le mal, celui-ci, au contraire, ne fit qu’empirer.

Tandis que son corps demeurait jeune et ferme, sur son visage, la vieillesse gagnait du terrain. Chaque jour dans la glace, le masque hideux gravé de rides profondes lui faisait face. Elle ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait, n’osait s’en ouvrir à personne car il eût fallu alors qu’elle montrât les ravages causés par l’étrange sénescence faciale dont elle était atteinte.

Elle s’était mise en congé maladie, sûre de venir à bout de son mal. Devant la vanité de ses efforts, elle démissionna de son emploi d’esthéticienne, c’était le comble ! Elle invoqua de gravissimes raisons de santé sans préciser d’avantage. Elle décida de vivre sur ses économies judicieusement placées jusqu’à ce qu’elle fût totalement guérie car elle conservait l’espoir d’un miracle. Elle n’ouvrit plus, ni à ses parents, inquiets à juste titre, ni à ses amoureux transis qui ne l’auraient plus été s’ils avaient su. Et encore moins aux amies qu’elle avait si souvent insultées par ses seuls regards hautains et méprisants. Elle ne sortit plus de chez elle, pas même pour faire ses courses. Elle se faisait livrer et réceptionnait ce dont elle avait besoin pour subsister en se voilant la face sous des masques épais de crèmes destinés à cacher la misère.

Et seule devant son miroir devenu traître, le cœur et l’âme déchirés, elle continua à observer l’implacable progression du mal inconnu qui la défigurait irrémédiablement…Désormais sa tête avait l’apparence d’une vieille pomme fripée et son visage sillonné de mille rides était méconnaissable. Elle n’y retrouvait plus rien du parfait minois qui avait fait sa gloire et son orgueil. Pire, chaque fois qu’elle le regardait, il paraissait se graver de nouveaux sillons que nul onguent miraculeux ne parvenait à gommer. Désespérée, elle brisa tous les miroirs de la maison et obscurcit toutes les fenêtres de lourdes tentures noires. Elle ne voulait plus se voir. Jusqu’à l’eau du lavabo qui lui renvoyait l’image du désastre galopant ! Alors elle cessa de se laver.

Un soir, lasse et déprimée au-delà de tout, elle se coucha pour attendre la mort et ne se releva plus. Elle n’avait plus rien qui la retînt en ce monde, puisqu’elle avait perdu le seul bien qui lui importât, sa beauté. Mais le Destin facétieux et cruel lui refusait cette dernière faveur. Son corps, toujours bien entretenu, ne lui obéissait plus. Même privé de soins, d’eau et de nourriture, il s’obstinait à fonctionner comme une machine parfaitement huilée. Elle n’avait d’autre recours que sa seule volonté d’en finir, elle mit donc le peu d’énergie mentale qu’il lui restait, dans l’accomplissement de son dernier geste.

Sa mère, qu’elle avait pris soin d’inviter à passer la voir, la découvrit le lendemain matin, sans vie, étendue sur la courtepointe satinée de son lit à baldaquin, la tête sagement posée sur l’oreiller. Elle s’était tailladée les veines des poignets avec l’arête aiguisée d’un éclat de miroir brisé.

Sur le satin bleu, son visage lisse et sans défaut se détachait. Elle ressemblait à la belle au Bois dormant qui n’attend que le baiser du Prince charmant pour se réveiller. Jamais elle ne saurait que la lettre d’explication qu’elle avait laissée à sa mère plongerait celle-ci, non seulement dans un immense chagrin mais aussi dans une profonde perplexité.

En effet, par un étrange et dernier pied de nez du Destin ironique, la Mort lui avait restitué toute sa beauté.

Copyright Anne-Marie Lejeune

 

extrait du recueil de nouvelles "Une vie, un instant"

 

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Thaddée 21/02/2017 10:46

Wouah, superbe ! J'ai tout de suite pensé à Narcisse et au Portrait de Dorian Gray, ah ces fanatiques amoureux d'eux-mêmes et de leur jeunesse et de leur beauté ! Un message aussi pour toutes ces adolescentes que leur mère encourage à se refaire le nez ou les seins, au risque de se voir défigurées ou même atteintes d'une tumeur. Ta nouvelle est vraiment digne de Grands du Fantastique, tout en ayant un pied dans la triste réalité d'aujourd'hui : le refus de vieillir !!!

An'Maï 23/02/2017 10:51

Merci Thaddée !Ta référence à Dorian Gray, un grand classique s'il en est, me touche ! Il est vrai que je me suis plutôt inspirée de Narcisse. Quant au personnage d'Hélène, c'est une vieille connaissance de mon adolescence qui m'a servi pour le créer. Avec beaucoup de mes copines de l'époque, nous lui servions de pâles faire-valoir et elle nous le faisait bien sentir ! Comment a-t-elle vieilli ? je n'en sais rien mais elle a vieilli comme nous et ça n'a pas dû lui plaire, j'en suis presque sûre !

Chloé 19/02/2017 16:59

Superbement écrit et raconté ce conte qui puise dans nos classique en se réadaptant à la vie moderne; La beauté n'est qu' éphémère mais est malheureusement de plus en plus souvent porteuse de tragédies!! Bravo à toi. chloé

An'Maï 23/02/2017 10:43

Merci Chloé ! J'ai connu de telles personnes, une en particulier de laquelle je me suis inspirée en alourdissant considérablement le trait, tout de même !

jill bill 18/02/2017 15:22

Bonjour Anne-Marie, waouh l'encre a coulé sur ce défi reflet du miroir.... ;-) au plaisir d'un autre, jill

An'Maï 19/02/2017 11:05

Merci Jill ! Ce fut un réel plaisir de retourner faire un tour dans ton univers !

Ghislaine 18/02/2017 15:20

Hé bien c'est une belle nouvelle.
Bien de ta viste chez moi, cela me permet de te lire et je dois dire que tu as une très belle plume .
Je serai ravie de t'avoir parmi ma bande d'écrivains tu sais.
L'invitation est lancée.. Sourire...
Encore merci de tes mots cat ce texte est assez autobiographique , hélas........

An'Maï 19/02/2017 11:06

Merci Ghislaine et pour ton appel, je serai partante !

Evy 18/02/2017 15:17

C'est beau je rajoute bis

An'Maï 19/02/2017 11:07

Merci beaucoup douce Evy ! Je ne ferai pas ça chaque fois tu sais !